Un message anonyme…
Le 14 février approchait et, comme chaque année, Abidjan vibrait au rythme de la Saint-Valentin.
Dans les rues, les vendeurs ambulants proposaient des roses rouges, des peluches en forme de cœur et des cartes parfumées. Les restaurants affichaient complet, les boutiques débordaient de cadeaux, et les réseaux sociaux se remplissaient déjà de déclarations d’amour.
Mais pour Mariam, la Saint-Valentin n’était qu’un jour ordinaire, comme les autres. Ou du moins… c’est ce qu’elle voulait croire.
Mariam travaillait dans une petite librairie à Cocody. Âgée d’un peu plus de trente ans, elle dégageait une beauté naturelle et apaisante. Son regard profond trahissait une grande sensibilité et portait encore les traces d’un amour passé qui l’avait profondément marquée. Elle aimait les livres, le silence et l’odeur du papier neuf. Depuis trois ans, elle vivait seule, après une rupture qui lui avait laissé un goût amer.
Elle avait aimé profondément. Elle avait cru aux promesses. Et elle avait appris que l’amour pouvait parfois partir sans explication. Depuis, elle évitait tout ce qui ressemblait à une histoire sentimentale.
Le 13 février, alors qu’elle rangeait des romans sur une étagère, un jeune homme entra dans la librairie. Il semblait hésitant, presque nerveux. Grand, élégant sans ostentation, il portait un sourire discret et sincère. Dans ses yeux se lisait une douceur mêlée à une certaine timidité, comme s’il réfléchissait toujours avant de parler. Il tenait un papier plié dans sa main.
— Bonjour… vous vendez des carnets ici ?
— Oui, juste derrière vous, répondit Mariam sans lever les yeux.
Le jeune homme choisit un carnet simple, à couverture marron. Il paya, puis resta immobile quelques secondes.
— Madame… vous croyez encore à l’amour ?
Mariam leva enfin la tête, surprise par la question.
— Je crois surtout qu’il faut être courageux pour aimer, répondit-elle calmement.
Le jeune homme sourit, comme s’il venait de trouver une réponse qu’il cherchait depuis longtemps. Puis il partit.
Le lendemain matin, jour de la Saint-Valentin, Mariam arriva au travail plus tôt que d’habitude. Elle voulait éviter l’agitation romantique de la journée.
En ouvrant la librairie, elle remarqua un petit colis posé devant la porte. À l’intérieur, il y avait le carnet marron acheté la veille. Intriguée, elle l’ouvrit.
Sur la première page, un message était écrit :
“Si vous lisez ceci, c’est que je n’ai pas eu le courage de vous parler davantage hier.”
Mariam sentit son cœur accélérer. Elle continua à lire.
“Je viens dans cette librairie depuis des mois. Je n’achetais rien, je faisais semblant de regarder les livres… juste pour vous voir sourire aux clients.”
Elle posa sa main sur sa poitrine, surprise par l’émotion qui montait en elle.
“Je ne connais pas votre histoire, mais je vois dans vos yeux quelqu’un qui a beaucoup aimé et qui a peur de recommencer.”
Ses yeux commencèrent à briller.
“Moi aussi, j’ai peur. Mais je crois que l’amour n’est pas fait pour ceux qui n’ont jamais été blessés. Il est fait pour ceux qui ont le courage d’y croire encore.”
Mariam s’arrêta quelques secondes. Elle avait l’impression que chaque phrase parlait directement à son cœur. Elle tourna la page.
“Si vous acceptez de boire un café avec moi ce soir, je serai devant la librairie à 18 heures. Si vous ne venez pas, je comprendrai… mais au moins, j’aurai essayé.”
Toute la journée, Mariam travailla mécaniquement. Elle encaissait les clients, rangeait les livres, répondait aux questions… mais son esprit restait bloqué sur ce carnet.
À 17h45, elle regarda l’horloge. Son cœur battait vite. Trop vite. Elle se souvenait de sa dernière déception. De ses promesses brisées. De ses nuits passées à pleurer en silence.
Elle se regarda dans le miroir derrière le comptoir.
— Est-ce que je suis prête à aimer encore ? murmura-t-elle.
À 17h59, elle ferma la caisse. Ses mains tremblaient légèrement. Elle sortit de la librairie.
Il était là. Debout, tenant deux cafés à emporter. Visiblement stressé lui aussi.
Quand il la vit, son visage s’illumina comme si la ville entière venait de s’éclairer.
— Je ne pensais pas que vous viendriez… dit-il doucement.
Mariam sourit, un sourire timide mais sincère.
— Moi non plus.
Ils restèrent quelques secondes sans parler, simplement à se regarder. Puis elle ajouta :
— Comment vous appelez-vous ?
— Samuel.
— Moi, c’est Mariam.
Samuel lui tendit un café.
— Alors… on commence par apprendre à se connaître ?
Mariam prit le café et hocha la tête.
— Oui… doucement.
Ce soir-là, Abidjan brillait de mille lumières.
Mais pour Mariam, la plus belle lumière n’était pas dans les vitrines ni dans les décorations rouges. Elle était dans cette simple conversation… qui venait de lui rappeler que l’amour n’arrive pas toujours quand on l’attend. Mais parfois… quand on en a le plus besoin.
Samuel et Mariam marchèrent lentement le long du boulevard éclairé. La circulation d’Abidjan formait une mélodie familière faite de klaxons, de rires et de musique lointaine venant des maquis.
Ils parlèrent pendant des heures. De leurs peurs. De leurs rêves. De leurs erreurs passées. Aucun des deux ne cherchait à impressionner l’autre. Ils cherchaient simplement à être vrais.
Les jours suivants, ils continuèrent à se voir. Parfois pour un café ou un plat de garba. Parfois pour lire ensemble dans la librairie après la fermeture. Parfois simplement pour marcher sans destination précise.
Samuel découvrit que Mariam aimait relire les mêmes romans lorsqu’elle se sentait perdue.
Mariam découvrit que Samuel collectionnait les billets de cinéma parce qu’il croyait que chaque film regardé avec quelqu’un devenait un souvenir précieux.
Leur relation grandissait doucement, comme une fleur qui prend le temps d’ouvrir ses pétales. Un soir, plusieurs mois plus tard, Samuel demanda à Mariam de fermer la librairie plus tôt. Intriguée, elle accepta. Il la conduisit jusqu’à la plage de Bassam. Le vent portait l’odeur salée de la mer et le coucher du soleil dessinait un ciel aux couleurs dorées.
Sur le sable, Samuel avait disposé plusieurs carnets marron, identiques au premier. Mariam, surprise, s’approcha.
— Pourquoi ces carnets ? demanda-t-elle.
Samuel prit l’un d’eux et l’ouvrit.
Chaque page contenait un souvenir de leur histoire. Leur première conversation. Leur premier fou rire. Leur première dispute. Leur premier pardon.
Les larmes montèrent aux yeux de Mariam.
Samuel tourna la dernière page. Il s’agenouilla doucement.
— Mariam… le premier message que j’ai écrit avait peur de ne jamais arriver. Aujourd’hui, je veux écrire le reste de notre histoire avec toi. Est-ce que tu acceptes de continuer ce livre avec moi… pour toute la vie ?
Mariam pleurait ouvertement désormais. Mais c’étaient des larmes de bonheur. Elle hocha la tête.
— Oui… mille fois oui.
Samuel passa la bague à son doigt pendant que les vagues semblaient accompagner en choeur leur promesse. Cette nuit-là, sous le ciel Bassamois était rempli d’étoiles et Mariam comprit enfin une chose :L’amour n’est pas toujours celui qui arrive en premier. Parfois, c’est celui qui arrive après les tempêtes… et qui décide de rester.

















