Dans un quartier de Treichville, au cœur de la ville d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, se dressait une vieille maison couleur crème, fissurée par le temps et envahie par les bougainvilliers sauvages.
Elle semblait abandonnée.
Pourtant, tout le quartier savait qu’elle ne l’était pas.
On l’appelait simplement “la maison de Maman Awa”.
Depuis plus de quinze ans, Awa y vivait seule.
Veuve depuis longtemps, elle avait élevé ses trois enfants dans cette maison construite par son mari, ancien menuisier. Chaque mur portait une histoire. Chaque pièce gardait un souvenir.
Les voisins disaient qu’Awa parlait parfois seule en balayant la cour. Certains affirmaient qu’elle racontait ses journées à son défunt mari comme s’il était encore assis sous le manguier.
Mais malgré son âge, elle restait digne, droite, toujours habillée de pagnes propres et soigneusement noués.
Un matin, une voiture noire s’arrêta devant la maison.
Un jeune homme élégant en sortit.
Costume italien. Lunettes fumées. Téléphone dernier cri.
C’était Issa, le fils aîné d’Awa.
Il vivait en Europe depuis vingt ans.
Il n’était revenu qu’une seule fois… pour l’enterrement de son père.
Il entra dans la cour sans prévenir.
Awa, assise sur un petit tabouret, épluchait des aubergines.
Elle leva lentement les yeux.
— Issiaka ?
Il hocha la tête, froidement.
— Nann « Maman ».
Elle se leva avec difficulté et tenta de le serrer dans ses bras. Il accepta brièvement, sans émotion.
Ils s’assirent sous le manguier.
Après quelques minutes de silence, Issa sortit un dossier épais.
— Nann, je vais être direct. Cette maison doit être vendue.
Le couteau qu’Awa tenait s’arrêta net.
— Pourquoi ?
— Parce que ce quartier va être réhabilité. Les promoteurs offrent une grosse somme. Tu ne peux pas rester ici seule. On peut t’acheter un appartement moderne dans un plus beau quartier pas loin d’ici.
Awa secoua lentement la tête.
— Cette maison… c’est la vie de ton père, sa mémoire…
— Papa est mort, maman. Il faut avancer.
Les jours suivants, Issa revint avec ses deux jeunes frères, Ibrahim et Sékou.
Eux aussi soutenaient la vente.
— Maman, c’est dangereux pour toi ici.
— La maison est vieille et en état de ruine.
— On veut juste ton bien.
Mais Awa restait inflexible.
— Je ne vendrai pas.
Les tensions montèrent.
Les discussions devinrent disputes.
Puis un soir, Issa perdit patience.
— Tu es égoïste ! Nous aussi, nous avons nos projets ! Cette maison peut changer notre avenir !
Awa le regarda longuement.
Ses yeux étaient calmes… mais remplis d’une tristesse profonde.
— Et ton passé, Issa, la mémoire de ton père… tu comptes le vendre aussi ?
Les semaines passèrent.
Finalement, les trois frères engagèrent un avocat.
Ils découvrirent qu’ils pouvaient légalement forcer la vente, puisqu’ils étaient héritiers.
Quand Awa reçut la notification judiciaire, elle resta silencieuse pendant plusieurs minutes.
Puis elle alla s’asseoir sous le manguier.
Pour la première fois, les voisins la virent pleurer.
Le jour de la signature arriva.
Dans le bureau du notaire, Awa portait un pagne blanc.
Ses fils semblaient nerveux… mais déterminés.
Le promoteur immobilier affichait un sourire satisfait.
Le notaire lut les documents.
Puis il se tourna vers Awa.
— Madame, confirmez-vous accepter la vente de cette propriété ?
Un long silence s’installa.
Awa regarda ses trois fils.
Puis elle répondit tristement et doucement :
— Oui.
Les trois frères soupirèrent de soulagement.
Les signatures commencèrent.
Quelques semaines plus tard, les bulldozers arrivèrent.
La maison fut détruite en deux jours.
Le manguier tomba en dernier.
Tout le quartier observait en silence.
Avec l’argent de la vente, Issa investit dans une entreprise.
Ibrahim lança un commerce.
Sékou acheta une voiture et ouvrit un service de transport de type VTC.
Pendant quelques mois, tout semblait parfait.
Puis, un soir, Issa reçut un appel.
C’était l’avocat de la famille.
— Monsieur Issiaka… il faut que vous veniez au bureau. Urgent.
Le lendemain, les trois frères s’y rendirent.
L’avocat leur remit une enveloppe.
— Votre mère m’a demandé de vous remettre ceci… après la vente.
Issa ouvrit la lettre.
C’était l’écriture tremblante d’Awa.
“Mes enfants,”
“Si vous lisez cette lettre, c’est que la maison n’existe plus.”
“Je vous ai laissés vendre parce que je ne voulais pas mourir en vous voyant malheureux et vous battre entre vous.”
Les trois frères échangèrent un regard inquiet.
Issa continua à lire.
“Votre père n’était pas seulement menuisier.”
“Pendant la crise des années passées, cette maison a servi de refuge.”
“Des familles entières y ont dormi pour échapper aux violences.”
“Ton ami d’enfance, Issiaka… dont tu dis toujours qu’il t’a sauvé la vie… c’est ici que sa mère l’a caché.”
Issa sentit ses mains trembler.
“Mais il y a une chose que vous ignorez.”
“Sous le manguier… votre père a enterré une boîte.”
“Elle contient tous les papiers prouvant que ce terrain appartenait à plusieurs familles déplacées par la guerre.”
“Votre père voulait restituer ces terres un jour.”
Les frères se regardèrent, paniqués.
Serge poursuivit.
“Je voulais vous le dire… mais je voulais aussi voir si vous étiez capables de protéger la mémoire de votre famille.”
“Maintenant que la maison est détruite… ces preuves sont probablement perdues.”
“Et avec elles… l’histoire de ceux que votre père a essayé d’aider.”
Le silence envahit la pièce.
Ibrahim murmura :
— On peut encore fouiller le terrain…
L’avocat secoua la tête.
— Impossible. Le promoteur a déjà commencé la construction d’un complexe commercial.
Issa s’effondra sur sa chaise.
Pour la première fois de sa vie, il pleura comme un enfant.
Il demanda :
— Où est maman ?
L’avocat hésita.
Puis répondit doucement :
— Elle a quitté la ville le lendemain de la démolition. Elle m’a demandé de ne jamais vous dire où elle allait.
Depuis ce jour, les trois frères devinrent riches.
Mais ils passaient la majorité de leur temps à chercher leur mère. Chaque année, il passaient devant le centre commercial construit sur l’ancien terrain pour se remémorer de leur histoire tout en espérant y retrouver leur mère, sans jamais oser entrer.
Certains voisins racontent encore qu’au coucher du soleil, des anciens habitants du quartier viennent s’asseoir devant l’entrée du centre.
Ils disent qu’ils entendent parfois le bruit du vent dans un manguier… qui n’existe plus.
Morale ouverte
Peut-on construire un avenir solide en détruisant ce qui portait la mémoire des autres ?

















